Comment représenter la production de masse dans l’art ? On l’a vu précédemment, Warhol et les minimalistes apportent chacun une solution au problème (cf article de juin 2010 "De la représentation de la production de masse chez Warhol et les minismalistes" ). Formellement, chacune s’oppose à l’autre, en revanche elles se complètent conceptuellement. Comment concilier le caractère littéral et sériel des oeuvres minimalistes qui donne à voir l’oeuvre comme un objet autonome, et le caractère populaire des oeuvres pop qui permet d’envisager l’oeuvre du point de vue de la masse. La problématique peut être ainsi reformulée : comment l’oeuvre d’art peut-elle à la fois ne pas représenter (condition nécessaire pour être objet) et représenter (condition nécessaire pour être accessible à un grand nombre) pour devenir une représentation de la production de masse ?
Si l’on veut que l’oeuvre d’art ne se manifeste qu’en tant qu’objet, rien ne doit la transcender. Elle doit forcément être littérale, ou en d’autres termes, elle doit se signifier elle-même, donc nécessairement cela implique que l’oeuvre doit être abstraite. En effet, dès l’instant où elle devient figurative, l’oeuvre perd automatiquement son caractère signifié potentiel (le signifié étant alors l’objet représenté), pour ne plus être que signifiant. Ce n’est donc que par l’abstraction que peut se manifester « l’objectité » d’une oeuvre d’art.
Ceci ne saurait cependant être une condition suffisante. L’abstraction qui, à l’instar du surréalisme, tente « d’exprimer (…) le fonctionnement réel de la pensée », comme c’est le cas notamment de l’expressionnisme abstrait ou de l’abstraction lyrique, ramène forcément l’oeuvre à son créateur. L’emphase subjective et émotionnelle qu’elle témoigne transcende littéralement la toile. Et de ce simple fait, la toile est plus qu’une toile. Son caractère objectal ne peut s’affirmer donc que dans une abstraction objective.
De plus, si l’oeuvre laisse transparaître la main de l’artiste, ou encore des accidents, comme on l’a mentionné auparavant à propos de l’oeuvre de Warhol, elle perd le caractère machinal recherché, nécessaire à une représentation la plus juste possible de la production de masse, cette dernière ne laissant que peu de place à l’humain, que ce soit du point de vue du produit qui sort de la chaîne de montage (sinon il s’agit d’un objet artisanal), ou que ce soit, plus généralement, d’un point de vue sociologique. Une composition minimale, à savoir géométrique, sérielle, avec une gamme de couleurs réduite, permettrait de rendre compte au mieux de cet aspect.
La sérialité peut être obtenue en dehors de la composition picturale même de l’oeuvre, à savoir à travers un médium qui serait multipliable par essence et multiplié de fait. L’oeuvre ne serait pas constituée d’une composition circonscrite à un support unique, mais plutôt d’une composition donnée inscrite sur un très grand nombre de supports, chacun d’entre eux constituant une instance d’oeuvre. L’oeuvre devenant la somme de ces instances, toute de valeur égale, on pourrait alors parler d’oeuvre d’art à instances multiples.
La raison principale pour utiliser ce modèle est que la sérialité, telle qu’on peut la voir chez Warhol ou chez les artistes minimalistes, est finie, bornée par les dimensions de l’oeuvre, et ne peut rendre compte qu’imparfaitement de la production en série, car celle-ci est un processus ouvert, où les limites se situent dans le temps (la production de l’objet a cours tant qu’il y a de la demande) et non dans l’espace (au contraire, on cherche à distribuer l’objet sur la plus grande échelle qui soit).
Se pose maintenant la question de la composition picturale qui va se fixer sur les différentes instances de l’oeuvre. Comme on l’a vu, il lui faut être aussi minimale que possible, or ceci s’oppose à l’idée de représentation (autrement dit à l’idée d’une référence à un objet extérieur à l’oeuvre même) qui est nécessaire pour que l’oeuvre d’art touche un large public, condition indispensable pour qu’elle devienne, de fait, multiple. Si elle ne peut représenter, elle peut toutefois évoquer sans basculer dans la figuration.
Il est très vraisemblable que l’émotion que peut ressentir quiconque face à une image repose pour beaucoup dans les couleurs qui la composent ainsi que dans le rapport qu’elles entretiennent les unes par rapport aux autres, plus encore que sur son contenu même. C’est à partir de cette conviction que sont construites les compositions picturales que l’on trouve sur les diverses instances. Chacune d’entre elles est créée à partir d’une photo choisie parce qu’elle est susceptible de plaire le plus objectivement possible à un grand nombre d’individus, et de cette photo ne sont conservées que quelques couleurs ainsi que les rapports qui les lient. Ces couleurs sont rassemblées ensuite dans une composition minimale faite de simples lignes horizontales ou verticales, ou autres formes géométriques simples.
Dans ce contexte, le choix d’utiliser les technologies numériques pour produire des objets d’art de masse apparaît judicieux, car ces dernières permettent de créer une composition géométrique complètement lisse, donc de gommer tous les défauts qui pourraient apparaître avec l’utilisation de technologies mécaniques et/ou analogiques. De plus, de par la nature même de l’image (qui est maintenant une matrice de pixels, donc d’octets), l’oeuvre devient instanciable (donc multipliable ou sérialisable) et distribuable.
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