Duchamp, Fountain
Si ses premiers ready-made remontaient à 1913, c’était en effet la première fois que Duchamp tentait d’exposer un « objet d’art » aussi radical et de le défendre auprès de la communauté artistique. Et puis, auprès du grand public. En effet, quelque temps après l’incident, il écrivit dans la revue « The blind man » la lettre suivante :
« Le cas Richard Mutt (lettre ouverte aux américains):
Il paraît que tout artiste ayant payé 6 dollars peut exposer. Mr Richard Mutt envoya une fontaine. Sans discussion, son envoi disparaît et ne fut jamais exposé. Sur quoi s’est-on fondé pour refuser la fontaine de Mr Mutt ?
Les uns prétendirent qu’elle était immorale, vulgaire.
Les autres que c’était du plagiat – un simple appareil de plomberie.
Or, la fontaine de Mr Mutt n’est pas immorale. C’est un accessoire que l’on peut voir chaque jour dans les vitrines des plombiers.Que Mr Mutt ait fabriqué la fontaine de ses propres mains, ou non, est sans importance. Il l’a choisie. Il a pris un élément ordinaire de l’existence et l’a disposé de telle sorte que la signification utilitaire disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue – il a créé une pensée nouvelle pour cet objet. Quant à la plomberie, c’est absurde : les seules oeuvres d’art qu’ait produites l’Amérique sont ses appareils sanitaires et ses ponts.»
On le voit, à travers son concept de ready-made, Duchamp remet complètement en cause les notions de virtuosité et de savoir-faire que l’on prête généralement aux artistes – l’artiste n’a plus besoin de faire un objet, il peut tout aussi bien le choisir ! –, et du même coup la définition même de l’Art, ou du moins l’idée que les gens s’en faisaient à l’époque. Comment un objet qui n’a pas été créé, fabriqué, par un artiste peut-il être de l’Art? Surtout si cet objet on ne peut plus quelconque a été produit en masse dans une usine, dans un autre but qu’artistique!!!
Le concept de ready-made ouvrit des perspectives nouvelles dans le monde artistique. Il conduisit notamment au concept d’assemblage, processus artistique consistant à assembler des objets trouvés en vue d’en faire une composition en trois-dimensions. L’assemblage peut être considéré d’un certain point de vue comme l’extension du collage, initié par Braque et Picasso vers 1912, dans le monde sculptural…
Il est intéressant de noter par ailleurs que le tout premier ready-made, « roue de bicyclette » (1913), était, en fait, un assemblage : une roue de vélo montée sur un tabouret.
Cette idée d’utiliser des objets trouvés fut rapidement reprise par les dadaïstes, puis les surréalistes. On pense notamment à Man Ray et son oeuvre « The Gift » (1921) représentant un fer à repasser sous lequel ont été collés des clous, ou bien encore « le beau charcutier » (~1935) de Picabia, portrait peint sur toile sur lequel ont été collés des peignes en guise de cheveux. Le principe fut également récupéré par Picasso lui-même. En effet, sa fameuse « tête de taureau » (1942) consiste simplement en une selle accolée à un guidon de vélo.
Man Ray, The Gift
L’objet trouvé a été abondamment exploité au cours des années 50 et 60. Il était au coeur des préoccupations de bon nombre d’artistes qui cherchaient à se détourner de l’abstraction, alors dominante en Amérique et en Europe, et reprendre contact avec la « réalité ». Le travail des nouveaux réalistes (Arman, Villeglé, Hains,…), proche de celui des néo-dadaïstes (Rauschenberg, Johns,…), consistait en « un recyclage poétique du réel urbain, industriel et publicitaire » (Restany). Parallèlement à ces mouvements se développe le pop art à New York et à Londres. Quelques artistes de cette mouvance introduisirent des objets trouvés dans leurs compositions. Leur but étant de représenter le réel, de réduire la distance qui subsiste entre le spectateur et la réalité quotidienne représentée. Les tableaux de la série « great american nude » de Wesselman en sont de bons exemples.
Wesselman, The Great American Nude
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